«Il est vivant le Dieu devant qui je me tiens»

I Rois 17, 1


La Règle de l'Ordre de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont Carmel

Ce qui fait l'originalité de cette Règle, c'est qu'elle n'est pas l'œuvre d'un fondateur au sens strict du mot. Lorsque, vers 1209, les ermites du Mont Carmel eurent besoin d'une Règle, Brocard s'adressa, en leur nom, à St Albert d'Avogadro, patriarche de Jérusalem. Ce dernier rassembla pour eux des chaînes de notations inspirées de la Règle de St Augustin, qu'il avait  observé lui-même, ainsi que de St Basile connu à travers Cassien. La Règle fut confirmée par le Pape Honorius III, le 30 janvier 1226 : c'est la dernière en date des grandes Règles Monastiques. 

Le texte donné ici est celui, légèrement remanié et confirmé par le Pape Innocent IV en 1247. C'est ce dernier texte qui fut au XVIème siècle la principale référence de Ste Thérèse d'Avila pour la Réforme de l'Ordre et c'est toujours cette Règle qui est en vigueur aujourd'hui dans l'Ordre du Carmel.

Le fait que ses prescriptions ne précisent presque plus rien dans l'ordre pratique marque la fin de l'évolution de Règles Monastiques : celle-ci s'occupe si peu des détails domestiques qu'on lui attribuerait difficilement une date et un lieu de naissance, à première lecture.


Texte de la Règle primitive de l’Ordre de la Vierge Marie du Mont Carmel donnée par le bienheureux Albert, patriarche de Jérusalem, et confirmée par Innocent IV en 1247

le Seigneur et bénédiction du Saint-Esprit.

 

Bien souvent et de bien des manières, les Saints Pères ont réglé comment chacun, en quelqu’ordre qu’il se trouve ou quel que soit le genre de vie religieuse choisi par lui, doit vivre dans la dépendance de Jésus-Christ et le servir fidèlement avec un cœur pur et une bonne conscience.

 

Mais puisque vous nous demandez de vous donner une "règle de vie", conforme à votre propos, que vous deviez garder dans l’avenir :

 

Du prieur qu’il faut avoir et des trois choses qu’on doit lui promettre

Nous vous ordonnons tout d’abord d’avoir un Prieur qui devra être choisi parmi vous, et qui sera élu à cette charge au consentement unanime des frères ou à la majorité des plus dignes. Tous les autres lui promettront obéissance, et, après l’avoir promise, s’appliqueront à la garder en vérité par leurs œuvres, ainsi que la chasteté et le renoncement à toute propriété.

 

De l’acceptation des "lieux"

Vous pourrez habiter dans les déserts, et là aussi où l’on vous offrira des emplacements qui se prêtent à l’observance de votre vie religieuse, pour autant que le Prieur et les frères le jugeront à propos.

 

Des cellules des Frères

En outre, suivant la disposition des lieux que vous avez résolu d’habiter, chacun d’entre vous aura une cellule séparée, conformément à l’assignation qui en sera faite par le Prieur lui-même, avec l’assentiment des autres frères ou des plus dignes d’entre eux.

 

De la réfection en commun

Néanmoins, vous prendrez dans un réfectoire commun la nourriture que l’on vous aura distribuée, écoutant ensemble la lecture d’un passage de la Sainte Écriture, lorsque cela pourra se faire commodément.

 

Du pouvoir du prieur

Il ne sera permis à aucun des frères, si ce n’est du consentement du Prieur en charge de prendre une autre cellule que celle qui lui aura été assignée, ou d’en changer avec un autre. La cellule du Prieur devra se trouver près de l’entrée des lieux d’habitation, afin qu’il soit le premier à venir à la rencontre de ceux qui viendront en ce lieu et que tout ce qu’il y aura à faire ensuite s’exécute suivant sa décision et ses dispositions.

 

De la prière continuelle

Que chacun demeure seul dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière, à moins qu’il ne soit légitimement occupé à autre chose.

 

Des Heures canoniales

Ceux qui savent dire les heures canoniales avec les Clercs, les réciteront suivant les règles établies par les Saints Pères et la coutume approuvée de l’Eglise. (…).

 

Du renoncement à toute propriété

Qu’aucun des frères ne dise que quelque chose lui appartient en propre ; mais que tout vous soit commun et soit distribué à chacun par la main du Prieur, ou par le frère qu’il aura chargé de ce soin, selon les besoins de chacun, compte tenu de l’âge et des nécessités particulières.(…).

 

De l’oratoire et du culte divin 

Un oratoire sera construit aussi commodément que possible au milieu des cellules ; et vous devrez vous y réunir chaque matin pour entendre la messe lorsque cela pourra se faire commodément.

 

Du chapitre et de la correction des frères

En outre, les dimanches ou d’autres jours, lorsque ce sera nécessaire, vous vous entretiendrez de la garde de l’Ordre et du salut des âmes ; en même temps, on procédera avec charité à la correction des fautes et manquements qu’on aurait pu remarquer chez l’un ou l’autre frère.

 

Du jeûne des frères

Vous jeûnerez tous les jours, les dimanches exceptés, de la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix jusqu’au jour de la Résurrection du Seigneur, à moins que la maladie ou la faiblesse du corps, ou quelqu’autre juste motif n’engage à rompre le jeûne, car la nécessité n’a point de loi. (…).

 

Exhortation au combat spirituel

Mais, comme la vie de l’homme sur la terre est un temps de tentation et que tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ souffrent persécution, comme aussi votre adversaire le diable tourne autour de vous, tel un lion rugissant, à la recherche d’une proie à dévorer, mettez tout vos soins à vous revêtir de l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister aux embûches de l’ennemi.

 

Ceignez vos reins de la ceinture de la chasteté ; fortifiez votre cœur de saintes pensées, car il est écrit : «  La pensée sainte te gardera » (Pr 2, 11 selon la Septante). Revêtez la cuirasse de la justice, en sorte que vous aimiez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-mêmes.

 

Prenez, en toutes choses, le bouclier de la foi grâce auquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du malin ; sans la foi il est, en effet, impossible de plaire à Dieu. Couvrez-vous aussi la tête du casque du salut, en sorte que vous n’espériez celui-ci que du seul Sauveur qui sauve son peuple de ses péchés.

 

Que le glaive de l’Esprit, qui est la parole de Dieu, habite en abondance en votre bouche et en votre cœur et que tout ce que vous avez à faire soit fait selon la parole du Seigneur.

 

Du travail

Vous devez vous livrer à quelque travail, afin que le diable vous trouve toujours occupés et que votre oisiveté ne lui permette pas d’avoir accès à vos âmes. Vous avez en ceci l’enseignement aussi bien que l’exemple de l’apôtre saint Paul par la bouche duquel parlait le Christ et qui été établi prédicateur et docteur des nations dans la foi et la vérité ; si vous le suivez vous ne pourrez pas vous égarer. C’est dans le labeur, dit-il, et dans la fatigue que nous avons été au milieu de vous, travaillant nuit et jour pour n’être à charge à personne. Ce n’est pas que nous n’en eussions le droit, mais c’était afin de vous donner en nous-même un exemple à imiter. Car, lorsque nous étions auprès de vous, nous vous déclarions que si quelqu’un ne veut pas travailler il ne doit pas manger. Nous avons appris, en effet, qu’il y en a parmi vous qui errent dans l’inquiétude et l’oisiveté. A ceux qui se comportent de cette manière nous ordonnons donc et nous les conjurons par le Seigneur Jésus-Christ de travailler dans le silence et de manger un pain qui leur appartienne (cf.2 Th 3, 7-12). Telle est la voie sainte et bonne ; suivez-la.

 

Du silence

L’Apôtre nous recommande le silence lorsqu’il nous ordonne de travailler en le gardant. Et le Prophète témoigne également que le silence est le culte de la justice (cf. Is 32,17). Et ailleurs : « Dans le silence et l’espérance sera votre force » (Is 30, 15). C’est pourquoi nous vous ordonnons de garder le silence depuis la fin de complies jusqu’à prime du jour suivant. Pour le reste du temps, bien que l’observance du silence ne doive pas être aussi rigoureuse, vous éviterez cependant avec grand soin de parler beaucoup. Car, ainsi qu’il est écrit et ne l’enseigne pas moins l’expérience : « L’abondance des paroles ne va pas sans péché » (Pr 10,19) et « Celui qui parle inconsidérément en éprouve les effets malheureux » (Pr 13,3) ou encore : « Celui qui multiplie les paroles blesse son âme » (Si 20, 8). Le Seigneur dit également dans l’Évangile : « De toute parole qu’ils auront dite, les hommes rendront compte au jour du jugement » (Mt 12,36). Que chacun pèse donc ses paroles et mette un frein à sa bouche de peur qu’il ne glisse et tombe à cause de sa langue et que sa chute ne soit incurable et mortelle. Qu’il veille avec le Prophète sur ses voies pour ne pas pécher par sa langue et qu’il s’applique avec diligence et précaution à garder le silence dans lequel se trouve le culte de la justice.

 

Exhortation au Prieur sur l’humilité

Pour vous, frère B. et quiconque sera établi prieur après vous, ayez toujours présent à l’esprit et observez dans votre conduite ce que le Seigneur dit dans l’Évangile : « Quiconque voudra être le plus grand parmi vous sera votre serviteur ; et quiconque voudra être le premier d’entre vous sera votre esclave » (Mc 10, 43-44).

 

Exhortation aux Frères sur leur devoir d’honorer leur Prieur

Et vous autres, frères, honorez humblement votre Prieur, considérant plutôt que lui-même le Christ qui l’a mis au-dessus de vous et qui a dit aux chefs des Églises : « Qui vous écoute m’écoute, qui vous méprise me méprise » (Lc 10, 16), afin que vous ne soyez pas appelés en jugement à cause de votre mépris, mais que vous méritiez par votre obéissance la récompense de la vie éternelle.

 

Nous vous avons brièvement écrit ces choses pour vous fixer la règle de vie selon laquelle vous aurez à vivre. Si quelqu’un fait davantage, le Seigneur lui-même le lui rendra quand il reviendra. Qu’il garde cependant la discrétion qui est la modératrice des vertus.